Kelvin Knight, reader à la London Metropolitan University, ancien directeur du Centre for Aristotelian Studies in Ethics and Politics et fondateur de l’International Society for MacIntyrean Enquiry, a donné une master class à destination des étudiants de licence 3 et de master de philosophie dans l’amphithéâtre de la MRSH les 5 et 6 mars 2026. Cet événement faisait suite au colloque MacIntyre et l’enquête morale, organisé par les UR Identité et Subjectivité, ERIBIA et l’ICP les 3 et 4 mars.
Si plusieurs intervenants du colloque ont également assisté à la master class, celle-ci avait avant tout pour objectif d’initier les étudiants à la pensée d’Alasdair MacIntyre. Il faut souligner qu’aucune master class n’avait été organisée par l’UR Identité et Subjectivité depuis dix ans : les étudiants ont donc participé avec enthousiasme à cet événement.
La première séance s’ouvrit par une brève biographie intellectuelle de MacIntyre : sa jeunesse marquée par l’engagement marxiste, sa tentative de synthétiser marxisme et christianisme, puis sa conversion intellectuelle à l’aristotélisme et au catholicisme, qui visait à résoudre les difficultés théoriques inhérentes au marxisme. Kelvin Knight exposa ensuite les principales thèses d’After Virtue : (1) l’état de dislocation morale caractéristique de la Modernité, qui nous rend incapables de comprendre pleinement les concepts éthiques ; (2) la tentative de dépasser l’écart entre l’être et le devoir-être par un cadre téléologique, cadre qui aurait été détruit de manière catastrophique par les effets conjoints de la Réforme et du cartésianisme ; (3) la possibilité de retrouver ce cadre téléologique ainsi que le concept de vertu au sein des pratiques.

Les discussions – menées entièrement en anglais – furent particulièrement riches. Les étudiants demandèrent notamment si MacIntyre ne minimisait pas l’influence exercée sur sa pensée par des philosophes majeures comme Anscombe ou Foot. Une autre question porta sur une possible idéalisation de l’éthique antique : MacIntyre ne la réduit-il pas à l’image qu’en donne l’Éthique à Nicomaque, au détriment d’écoles plus subversives comme le cyrénaïsme ou le cynisme ? Un étudiant interrogea également la notion de pratique à propos d’activités telles que la charité, l’humilité ou la sainteté, où la recherche de l’excellence pourrait sembler problématique, voire conduire au vice d’orgueil. Enfin, une étudiante lectrice de Michel Foucault demanda comment penser les relations de pouvoir au sein des pratiques.
À la première question, Kelvin Knight répondit que l’influence d’Anscombe et de Foot sur MacIntyre était incontestablement profonde. Concernant la deuxième, il rappela l’importance de A Short History of Ethics, publié en 1966 et non traduit en français, où MacIntyre manifeste sa connaissance de la diversité des éthiques antiques. La troisième question donna lieu à une distinction entre activité individuelle et pratique sociale. Si l’on considère la pratique sociale de la charité, de l’humilité ou de la sainteté – par exemple dans le cadre d’un monastère – il existe bien des normes d’excellence et des vertus qui s’exercent au sens macintyrien. Quant à la question relative aux relations de pouvoir, elle introduisit naturellement la seconde séance de la master class, consacrée à la dimension politique de l’œuvre de MacIntyre.
La matinée suivante, Kelvin Knight aborda le problème du pouvoir en revenant sur la distinction établie dans After Virtue entre pratique et institution. Le jeu d’échecs constitue une pratique, tandis qu’un club d’échecs ou une fédération régionale relève de l’institution. Une pratique comporte des biens internes, définissables dans les termes mêmes de la pratique : aux échecs, par exemple, le « beau jeu » constitue un tel bien interne, compréhensible seulement par ceux qui pratiquent le jeu. Les vertus sont les qualités qui permettent d’accéder à ces biens internes. À l’inverse, l’argent qu’un joueur peut gagner lors d’une compétition constitue un bien externe. Les biens externes relèvent précisément des institutions – clubs ou fédérations –, qui fournissent aux pratiques leurs structures juridiques et matérielles. L’institution est traversée par des relations de pouvoir, ce qui n’est pas le cas de la pratique. Si l’institution est nécessaire à la pratique, elle exerce aussi, en raison de son rapport au pouvoir, une influence potentiellement corruptrice sur la pratique. Le catholicisme de MacIntyre l’a rendu particulièrement attentif à cette dialectique, au sein de l’Église, entre pratique chrétienne et institution ecclésiale. Il convient enfin de distinguer les pratiques des traditions intellectuelles : pour MacIntyre, le marxisme constitue une tradition intellectuelle dépourvue de pratique, contrairement à l’aristotélisme.
À la suite de cette deuxième séance, une première question porta sur la primauté de la pratique ou de l’institution. Dans le cas des jeux d’enfants transmis dans les cours d’école, peut-on parler de pratiques sans institutions ? Selon Kelvin Knight, la pratique est première par rapport à l’institution, ce qui s’accorde avec la méfiance de MacIntyre envers l’État, et en particulier l’État-nation. À l’inverse, Ronan Sharkey, plus proche d’une position searlienne en ontologie sociale, soutint dans la discussion la primauté ontologique de l’institution. Une seconde question concerna la distinction entre pratique et simple activité dépourvue de vertu et de biens internes. On pourrait soutenir, par exemple, que le sadomasochisme constitue une pratique, avec ses règles, ses normes d’excellence, un bien partagé par une communauté et même certaines institutions telles que des clubs. La philosophie de MacIntyre permet-elle de refuser au sado-masochisme le statut de pratique, ou de considérer comme un oxymore l’idée d’une vertu sadomasochiste ? Les spécialistes de MacIntyre présents à la master class reconnurent qu’After Virtue demeure encore trop relativiste pour exclure pleinement une telle possibilité. Toutefois, dans Dependent Rational Animals – dont certaines thèses se rapprochent de celles de Philippa Foot dans Natural Goodness – MacIntyre propose une conception plus substantielle du bien, fondée sur l’idée de nature humaine, qui permet de répondre à ce type d’objection. Enfin, la discussion s’orienta vers la portée politique de la pensée de MacIntyre : la notion de pratique peut-elle nourrir l’espoir d’une solution politique à des problèmes contemporains majeurs ? Si l’œuvre de MacIntyre n’est pas dépourvue d’aspirations politiques, ne demeure-t-elle pas avant tout une réflexion éthique, et non une philosophie politique ?
La seconde séance s’acheva par de chaleureux remerciements adressés au conférencier, à l’organisatrice de la master class, Ostiane Lazrak, ainsi qu’aux étudiants de philosophie de l’université de Caen, qui participèrent activement – en anglais – à une discussion de haut niveau consacrée à l’un des grands philosophes moraux et politiques contemporains.
Maud Pouradier
Identité et subjectivité
Université de Caen Normandie
