Séminaire de recherches 2025-2026 – De l’affect au concept
Compte rendu de la séance 5
Joséphine Jamet, maître de conférences à L’ICP (Paris) a proposé une intervention intitulée « Kierkegaard et la preuve pathologique ». Si J. Jamet admet que l’œuvre kierkegaardienne peut-être interprétée comme un itinéraire pathologique, du premier désir innocent, au désespoir, puis à la joie ultime de la foi, son but dans cette conférence est moins d’en retracer le chemin que de dévoiler la spécificité de la nature et du statut du pathos chez le philosophe danois. Pour Kierkegaard, le pathos ne se limite pas aux sentiments fluides et évanescents, rendus sensibles à celui qui les vit et visibles à ceux qui en déchiffrent les signes. Au contraire, le pathos s’étend aussi aux affects fondamentaux, des sentiments qui, à mesure qu’ils s’intériorisent, deviennent imperceptibles pour ceux, extérieurs, qui cherchent à les saisir. C’est pourquoi, selon le philosophe danois, il ne faut pas se contenter d’une psychologie des sentiments, qui se borne à examiner à la surface ce que le sujet, au fond, ressent. Certes, le psychologue, tel un « maître voleur », peut dérober à autrui le secret de son pathos, en décelant sur son visage les indices subtils de ses sentiments, mais cette clairvoyance est limitée, puisqu’elle se borne à analyser les effets sans en interroger les conditions de possibilités. Il est donc nécessaire de se tourner vers une métaphysique des émotions, car c’est seulement à cette condition qu’on peut remonter à la cause profonde de nos affects : ce que Kierkegaard nomme « le péché », c’est-à-dire cette rupture du moi avec Dieu, qui conditionne le mode d’existence de l’individu, en le situant dans son rapport avec l’absolu. Or, ce mode d’existence ne saurait se donner à penser sans s’éprouver, par ce qu’il appelle les stemninger, ces « tonalités fondamentales », où le sujet fait l’expérience intime de son éloignement – ou de son retour possible – vers l’absolu. De là le lien avec notre séminaire, puisque, pour Kierkegaard, c’est en appréciant justement ce pathos, en s’y installant et en l’habitant, qu’on peut, tel un instrument de musique, s’accorder avec le concept qui y est associé, et ainsi se mettre « sérieusement » à penser les modalités de l’existence. Toutefois, à cette théorie des pathos, qui pourrait sembler quelque peu systématique et normative, J. Jamet joint un intérêt proprement pédagogique. En effet, pour la commentatrice, Kierkegaard ne se limite pas à décrire un catalogue de pathos existants réellement et valant universellement, puisqu’il nous exhorte plutôt, à coup de « pensées frappant dans le dos », à nous initier à un pathos impossible : l’inquiétudereligieuse, moment ultime de confrontation avec l’absolu, de basculement dans la foi, une « preuve pathologique », et non pas théorique, de la « vérité du christianisme ».
La seconde intervention est celle du professeur à l’Université de Lorraine, Christophe Bouriau, dont l’intervention s’intitule : “Nietzsche des affects aux concepts”. L’intervenant se concentre sur la question suivante : quels sont les affects impliqués dans la genèse de nos concepts fondamentaux, aussi bien dans le domaine théorique que dans le domaine pratique ? C. Bouriau souligne que, pour Nietzsche, nos concepts fondamentaux relèvent de la fiction mais la fictionnalité de ces derniers n’est pas une raison suffisante pour les écarter du champ de la philosophie car ils ont une utilité dans la vie des hommes. Ce terme de « fictionnalisme » sera développé par Hans Vaihinger dans la philosophie du comme si (Als ob) en 1911. Les affects qui reviennent le plus dans la genèse de nos concepts fondamentaux sont ceux de la sécurité, de la fierté et de l’économie d’effort. En ce qui concerne le concept théorique fondamental de l’identité, que nous pouvons rapprocher de celui de la substance car ils sont tous deux motivés en certains points par la fierté et le besoin d’être rassuré, il est motivé par le besoin de stabilité des choses. En effet, penser l’identité et la substantialité, c’est s’assurer d’une continuité qui défie le temps et nous éloigne de l’imprévisible, du désorganisé. C’est également nourrir le besoin de relation car le couple fictionnel substance/prédicat permet de produire des jugements qui seront partagés et permettront par la communication de nouer des liens avec autrui. En ce qui concerne la fierté, elle est à l’origine du concept de substance car nous revendiquons toujours fièrement notre moi substantiel lorsqu’il s’agit de l’associer à une action valeureuse. A l’inverse, lorsque l’action est désastreuse, nous sommes plutôt enclins à nier le sujet. Pour ce qui est de la causalité, c’est soit par paresse que nous recherchons une cause pour expliquer un fait alors qu’il y en a toujours bien plus, soit, par fierté car être cause de ses propres actions ou bien donner de belles causes à nos actions est source de plaisir égocentrique. Nous cherchons très souvent à nous rassurer face au chaos et notamment face à la nature. Motivés par le besoin de sécurité, nous conceptualisons la causalité. Nous conceptualisons également le libre-arbitre qui s’en rapproche en ce qu’il nous rend responsable de nos actes devant la loi, donc, rend le mal punissable dans une société organisée. Nous nous sentons cause de nous-même et parfois même dotés d’une puissance sur les autres. En ce sens, l’affect de la fierté entre en jeu lorsque nous nous donnons un rôle que nous n’avons pas. C’est ce que Sartre appelait la mauvaise foi et ce que Nietzsche rattache à la volonté de puissance derrière l’attribution d’un rôle qu’on n’a effectivement pas mais qu’il nous arrange de nous attribuer. Ainsi, les affects à l’origine de nos concepts fondamentaux sont le plus souvent des affects utiles à notre quiétude, notre sentiment de fierté et de préservation parfois paresseuse.
Lylou Goter et Sélya Dewarumez
Étudiantes en Master 1 de philosophie.
